Au cœur de l'hiver, le chasseur S. trouve dans un coin perdu de forêt la momie d'un homme âgé d'une quarantaine d'années. Grâce aux indications minutieuses du mort, on apprend que l'homme s'est suicidé l'été précédent en se laissant mourir de faim. Une approche documentaire sur un texte de fiction, lui-même basé sur des faits réels. Un manifeste cinématographique en faveur de la vie – suscité par un renoncement radical à exister.
C’est la grande figure de l’absence qui décide Peter Liechti de raconter l’histoire d’un homme d’une quarantaine d’années, réfugié au fond d’une forêt où il a décidé de se laisser littéralement mourir de faim. Pourtant, cette personne est étrangement présente au travers de son journal, retrouvé à côté de son cadavre, dont des parties sont lues hors champ. A écouter donc, la voix de Peter Mettler pour la version anglaise et d’Alexander Tschernek pour l’allemande, qui disent avec retenue les détails prosaïques, plus que philosophiques, de ce long calvaire librement consenti. Cet homme a véritablement existé au Japon où l’écrivain Shimada Masahiko s’est inspiré de son journal pour rédiger un récit, dont Peter Liechti a fait le lit de son film.
Il faut dès lors s’imaginer une symphonie de sons et d’images, qui sont mobilisés pour esquisser le quotidien de cet homme. La forêt possède les atours d’un univers en constante activité, battu par les vents, les orages, brûlé de soleil et habité de milliers d’oiseaux et d’insectes, qui composent un tableau terriblement vivant. La cabane tendue de bâches transparentes est filmée comme une maison hantée, la caméra observe, se déplace, change de points de vue, capte les états de la lumière, les mouvements infinis de la nature, dont la mémoire conserve sans doute la trace de l’homme aujourd’hui disparu. Il ne s’agit pas d’un point de vue subjectif, qui chercherait à guider le spectateur à la place de l’homme, mais bien d’une quête de la dimension métaphysique de cette histoire. Que peut le cinéma des hommes à l’endroit de ce que fut cette vie engloutie dans le coeur d’une nature foisonnante?
Il faut écouter, regarder cette forêt, qui acquiert ainsi un caractère mythologique. Et surgissent alors des bouffées d’images, des réminiscences fragmentaires, des visages, des silhouettes, des fantômes d’un autre monde, ce cheval blanc aussi, qui font signe aux naufragés de la vie. Peter Liechti est l’architecte inspiré de cet espace méditatif et halluciné que construit le film. Il veut croire avec nous que le cinéma peut être ce lien magnifique, magique, entre les vivants et les morts.